Première journée : Accueillir

Accueillir : un geste entre danse et phénoménologie

Mandoline Whittlesey 2015
(c) Mandoline Whittlesey

Le geste d’accueillir est le premier que nous envisagerons dans la série que forment ces journées d’études. C’est que dans l’accueil, s’exprime de manière primordiale le caractère dynamique et relationnel de notre présence à l’espace. Loin que je dispose du monde et a fortiori des espaces que j’y habite (foyer, maison, autant que lieu de travail ou de loisir) comme un déjà là, cet espace n’existe qu’à mesure où quelqu’un.e ou quelque chose m’y fait une place, c’est-à-dire m’y accueille. Comme Heidegger le remarquait déjà dans Bâtir habiter penser, c’est l’habiter, comme acte d’être-à-l’espace, qui constitue les coordonnées du lieu telles qu’une construction peut y voir le jour : je n’habite pas dans du construit, mais plutôt je construis parce que j’habite. C’est ce qu’à son tour Jan Patočka, dans Le monde naturel et les mouvements de l’existence humaine, relève à propos de la relation dynamique entre accueil et enracinement : néoténique, l’être humain requiert le soin de l’entourage pour être intégré au monde, il ne peut s’enraciner que dans un espace qui est préparé à le recevoir. Cette nécessité, pour Patočka, que l’accueil me soit fait pour que je puisse m’ancrer, transie l’existence humaine de part en part : le fait que le chez soi nous soit primordialement ouvert par l’autre accompagne tout rapport à l’espace, quel que soit les niveaux de réalité (économiques, artistiques, politiques…) considérés.

L’idée d’un espace constitué par l’enracinement contraste avec le concept moderne d’espace comme forme anonyme et extérieure (partes extra partes) : il permet de penser le caractère affectif et personnel d’espaces qui ne sont tels que parce que nous les habitons. On peut reprendre au penseur de la danse Hubert Godard son concept de paysage subjectif pour penser ce mode d’être (cf. notamment Les trous noirs, entretien avec Patricia Kuypers). Ce que Godard appelle encore « l’espace phénoménologique » désigne cette idée que l’espace dans lequel chacune évolue est marqué par l’histoire de sa construction dans la genèse de l’individu autant que de la tribu qui l’accueille ; avoir vécu entouré de montagnes ou en bord de mer change la représentation de ce qu’on peut attendre de l’espace – la verticalité ou l’horizon, le retour au foyer synonyme de chaleur ou de fraîcheur selon les latitudes constituent pour chacun un « lieu d’herbe » où l’individu trouve une forme de repos. L’accueil constituerait ainsi un ensemble d’appui sur lesquels se construisent les gestes : il invite à une certaine attitude envers le monde, qui est également une attitude envers le poids – une posture.

La prise en compte du paysage subjectif des spectateurs comme des danseurs dans les pratiques contemporaines s’exprime d’abord dans l’effort, de plus en plus répandu, de faire du moment du spectacle un moment de commensalité où danseurs et spectateurs se plongent dans un espace commun : l’invitation à manger ou à boire ensemble, avant ou pendant le spectacle ; la recherche de dispositifs lumière qui permettent d’éclairer ensemble salle et scène ; les danses paysagères enfin, qui s’efforcent d’aller au contact des espaces habités eux-mêmes, campagne ou ville se trouvant révélés par la relation qu’y entretiennent les danseurs entre eux et avec le monde environnant.

Au-delà de cette dimension d’accueil entre individus, la portée du concept peut s’élargir encore à la relation entre la perception et le perçu. C’est le cas dans la lecture que fait Renaud Barbaras du mouvement d’enracinement chez Patočka avec le concept d‘ouverture du monde. Pour Barbaras, c’est parce qu’il est nécessaire au petit être humain d’être accueilli, parce qu’il est lui-même « impuissant » de naissance et que cette impuissance a pour revers l’accueil par un autre être, que dans l’autre sens, sa vie perceptive peut être conçue comme vie d’accueil de l’extériorité en lui. Dans de nombreuses techniques intérieures mises en œuvre par les danses contemporaines, la dimension de l’accueil s’étend de la même manière, en dehors de la sphère interindividuelle, au travail de l’attention. Toute la rhétorique qui entoure la disponibilité de l’improvisateur au présent sensible, tous les travaux d’archéographies qui consistent à se laisser traverser par le lieu pour entrer en résonance avec lui (comme dans les excavation sites de Michael Klien), tous les processus d’imprégnations entre choses, vivants et danseurs (comme dans le butoh par exemple) relèvent de ces stratégies perceptives qui consistent à concevoir la relation au perçu comme une ouverture de soi à l’autre : humain et non-humain, sensible et mouvant.

Quels espaces nos gestes façonnent-ils pour y permettre l’incursion de extériorité ? Quels mouvements propritiatoires sont nécessaires à l’entrée en danse ? À quoi je m’expose lorsque je définis mon espace comme susceptible d’intégrer le regard, le geste d’autrui ? Ce sont ces questions que nous voudrions poser et affiner lors de cette première journée d’étude danse/phénoménologie.

Programme du 10 décembre 2016

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Olafur Eliasson, Riverbed (2014)

9:00-11:30 (duo)
Mandoline Whittlesey
& Alice Godfroy

11:30-11:50 (pause)

11:50-12:05 (introduction aux journées)
Romain Bigé et Katharina van Dyk : Danse et phénoménologie dynamique

12:05-13:00 (présentations)
1. Dragos Duicu : Articulation de l’espace et mouvement d’enracinement. Quelques remarques sur la phénoménologie de Patočka
2. Frédéric Jacquet : L’art, l’imaginaire et la naissance

13:00-14:00 (repas)

14:00-16:30 (duo)
Catherine Contour
& Anne Boissière

16:30-16:50 (pause)

16:50-18:00 (présentations)
1. Jean Clam : La demande d’accueil et son geste
2. Myriam Lefkowitz

18:00-18:30 (groupes de discussion)

Les intervenant.es

Anne Boissière est Professeure à l’université de Lille 3. Elle est l’auteure de Chanter Narrer Danser, Contribution à une philosophie du sentir, Delatour France, 2016 ; Musique Mouvement, Paris, Manucius, 2014 ; La pensée musicale de Theodor W. Adorno, l’épique et le temps, Paris, Beauchesne, 2011.

Jean Clam est philosophe, sociologue et psychologue, Chargé de Recherche au CNRS, Enseignant à l’EHESS. Parmi ses publications: Sciences du sens. Perspectives théoriques (Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg 2006), L‘intime: Genèses, régimes, nouages. Contributions à une sociologie et une psychologie de l’intimité contemporaine (Paris, Ganse Arts et Lettres 2007), Aperceptions du présent. Théorie d’un aujourd’hui par-delà la détresse (Paris, Ganse Arts et Lettres 2010); Die Gegenwart des Sexuellen. Analytik ihrer Härte (Vienne Berlin, Turia und Kant Verlag 2011), Orexis, désir, poursuite. Une théorie de la désirance: I. Orexis. L’animation du corps (Paris, Ganse Arts et Lettres 2012) et Genèses du corps: des corps premiers aux corps contemporains. Une théorie des mouvements corporants (Paris, Ganse Arts et Lettres, 2014).

Avec une double formation en danse et en arts visuels (École Nationale Supérieure des Arts-Décoratifs, Paris), le parcours de Catherine Contour est ponctué de rencontres déterminantes : Carolyn Carlson, Jacques Patarozzi, François Verret, Simone Forti, Lisa Nelson, Steve Paxton, Claude Régy, Jean-Paul Thibeau, Laurence Louppe, Zhou Jing Hong, Jean Becchio. Les pratiques énergétiques sont très présentes dans son approche du corps et du mouvement ainsi que l’utilisation de l’hypnose depuis 2000. Elle en explore les possibilités artistiques et conçoit, à partir de la technique hypnotique, un outil spécifique pour la création. Ses créations aux formats variés, tant en terme d’espaces que de temporalités (Autoportraits accompagnés, Plages, Plongées), composent des îlots de partage pour une danse qui intensifie la présence au monde et invite à cultiver l’art du repos. Elle est associée à la Gaîté lyrique à Paris pour la saison 2013/14 du cycle Danses augmentées, portant sur la relation du corps et de la performance aux techniques et à la technologie. Elle y transmet l’outil hypnotique pour la création ainsi qu’en de nombreux autres contextes. Elle crée des Pièces d’hypnose (Centre Pompidou, Carré de Beaudouin à Paris, Metz, Nantes, Grenoble, Japon), développe les transmissions et prépare une création radiophonique, un objet éditorial et un film sur son exploration artistique avec l’outil hypnotique pour 2016.

Docteur de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne avec une thèse soutenue en 2013 sous la direction de Renaud Barbaras, Dragos Duicu est l’auteur de Phénoménologie du mouvement. Jan Patočka et l’héritage de la physique aristotélicienne (Paris, Hermann, 2014), ainsi que de plusieurs articles consacrés à la pensée du philosophe tchèque, dont « La proto-structure spatialisante et dynamique : la solution patočkienne au problème de l’espace  » (Studia phaenomenologica, vol. XIV/2014) et « Le monde : équivoques et résolution dynamique » (Philosophie, vol. 118, 2013). Ses recherches actuelles portent sur la phénoménologie de la vie (et en particulier de la vie animale), dans une perspective pluridisciplinaire qui s’appuie sur les travaux de Jakob von Uexküll, de Raymond Ruyer, de Hans Jonas et de Konrad Lorenz, tout en gardant une référence directrice à la philosophie d’Aristote. Il est actuellement membre de l’équipe de recherche ERRAPHIS de l’Université Toulouse 2 Jean Jaurès et chargé d’enseignement à l’Institut catholique de Toulouse.

Alice Godfroy est agrégée de Lettres modernes, docteure en Littérature comparée et Maître de conférences en danse à l’Université de Nice Sophia Antipolis. Au croisement de la phénoménologie, de la littérature et de l’esthétique, ses derniers travaux ont élaboré le concept d’une dansité de l’écriture poétique, en définissant le mouvement des textes à partir de l’expérience du corps dansant. Danse et poésie: le pli du mouvement dans l’écriture. Michaux, Celan, du Bouchet, Noël (Paris, Honoré Champion, 2015) ; Prendre corps et langue. Étude pour une dansité de l’écriture poétique (Paris, Ganse – Arts & Lettres, 2015). Elle mène de front un parcours de danseuse et de pédagogue du mouvement. Pratiquant la danse depuis le plus jeune âge, elle se spécialise peu à peu dans l’improvisation et choisit la danse Contact Improvisation comme champ privilégié d’investigation et de performance. Membre de la Cie Dégadézo (Strasbourg), initiatrice d’un collectif d’improvisateurs, regard extérieur pour différents projets scéniques, elle explore les savoirs des corps dansants et les processus de poétisation de leurs gestes.

Frédéric Jacquet, professeur agrégé de philosophie, enseigne en lycée et à l’université de Lille 3 en tant que chargé de cours. Ouvrages publiés: Naître au monde. Essai sur la philosophie de Mikel Dufrenne, Milan, Mimesis, 2014; Une phénoménologie de la naissance, Paris, CNRS Éditions, 2016.

Artiste chorégraphique née en 1980, Myriam Lefkowitz vit et travaille à Paris. Depuis 2010, sa recherche se focalise sur les questions d’attention et de perception. Recherche qu’elle développe à travers différents dispositifs immersifs pour un spectateur et un performeur (Walk Hands Eyes – A City, Et sait-on jamais dans une obscurité pareilleLa piscine…).

Artiste chorégraphique et pédagogue, Mandoline Whittlesey élabore son travail autour de la relation intersubjective, la fluidité perceptive et le phénomène symbolique, dans une perspective transdisciplinaire. Après un Bachelor of Arts obtenu à Oberlin College, USA en 2002 (écriture, danse, photo) elle est interprète pour des chorégraphes en France (H.Cathala, L.Montecchia, C.Filmon, E.Grivet…), développe ses propres projets à partir de 2006 (performance-installation) et se forme en pratiques somatiques et thérapie psychocorporelle. Certifiée praticienne de Body-Mind Centering® en 2010, elle créé et dirige plusieurs cursus de formation en pratiques somatiques. Passionnée de Mouvement Authentique depuis 1999, formée auprès d’Andrea Olsen, Alton Wasson et Janet Adler, elle développe un cycle de formation en Mouvement Authentique qu’elle mène pour la quatrième année consécutive, et intervient dans le nouveau D.U. Pratiques Somatiques à Lyon 1. Soutenant un travail de création résolument poétique, profondément incarné, Mandoline poursuit actuellement un Master of Fine Arts en Chorégraphie et Arts Visuels à Wilson College, USA.  La première de sa prochaine création, Antre, se tiendra à Anvers en mars 2017.

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